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Les Déracinés de Catherine Bardon : de l'exil à la reconstruction en République Dominicaine.

Mis à jour : 16 sept. 2020

Editions les Escales, 2018, 624 p.

Editions Pocket, 2019, 768 p.

Pour la petite anecdote, j'ai découvert les Déracinés de Catherine Bardon complètement par hasard. Je venais de terminer la lecture d'un roman qui me hante encore et pour lequel j'ai également eu énormément de peine à me dire : "Voilà, j'entame enfin le dernier chapitre."

Pendant que je parcourais le retour d'une lectrice sur Instagram au sujet de cet autre roman, Catherine Bardon avait glissé un petit message pour se faire connaître en inscrivant que son roman traitait de la même thématique que le sien mais pour le cas de la République dominicaine, à savoir la possibilité officielle pour les Juifs d'Europe d'obtenir des visas par un autre Etat.


Je m'excuse sincèrement auprès de Catherine Bardon si je partage cette chronique dédiée à son ouvrage avec un autre livre que le sien, mais je crois que ces deux récits bouleversants partagent cette même volonté de rendre un hommage puissant à la mémoire humaine.


Le roman qui m'a menée aux Déracinés a été publié en 2017 aux Editions Sabine Wespieser et est disponible en poche aux Editions Points. Il s'agit d'Avant que les ombres s'effacent de l'écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert. Vous connaissiez peut-être déjà cet auteur car il a eu l'occasion de participer à plusieurs occasions à La Grande Librairie et fut nommé pour le Goncourt grâce à son roman Mur Méditerranée (Editions Sabine Wespieser, 2017).


Pour vous donnez un bref aperçu, ce roman retrace les (més)aventures d'un personnage émouvant, le docteur Ruben Schwarzberg. Né en Pologne en 1913, il s'exile une première fois à Berlin avec toute sa famille où il deviendra médecin. Après avoir été interné à Buchenwald, il tentera de fuir une première fois l'Europe en embarquant sur le St Louis.

Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=509018


A son bord, 963 Juifs allemands, dont notre petit bonhomme,embarquent en mai 1939 à destination de Cuba qui refusera de les accueillir comme le feront les Etats-Unis et le Canada par la suite. Le navire reviendra alors en Europe où les passagers furent débarqués à Anvers le 7 juin puis répartis entre la Belgique, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la France. Notre docteur vivra quelques temps à Paris avant de s'exiler une dernière fois pour Haïti où il s'installera à Port-au-Prince pour y refaire sa vie, partageant désormais sa culture juive avec la culture tout aussi saisissante par la richesse de son histoire qu'est la culture haïtienne. Bref un beau mélange.


L’État haïtien votera, en 1939, un décret-loi autorisant ses consulats à délivrer passeports et sauf-conduits à tous les Juifs qui en formuleraient la demande.

En effet, et c'est là que l'histoire de Dalembert "rejoint" celle de Catherine Bardon dans le cas de la République Dominicaine. Bien qu'il s'agisse d'histoires très différentes et ayant leur âme propre, je les considère, grâce au travail effectué par ces deux auteurs, de documents historiques fictifs, chacun de ces deux ouvrages s'inspirant librement du témoignage d'une personne ayant réellement existé. Je me suis également permise de m'arrêter quelques instants dans le cadre de cette chronique sur le St Louis car Catherine Bardon y fait généreusement référence dans son ouvrage.


La traversée émouvante d'un couple complice à travers les épreuves et le temps


Pendant la période du confinement, j'avais besoin de respirer, de m'évader et de pouvoir m'immerger dans un récit enrichissant, d'apprendre mais aussi de voyager et d'incarner une autre expérience humaine.


Dès les premières pages, je me suis donc glissée discrètement aux côtés de Wilhelm Rosenheck dans la Vienne de l'entre-deux-guerre encore vibrante et rêveuse. Jeune journaliste de vingt-cinq ans et grand admirateur de Stefan Zweig, il collabore à la rubrique culturelle de la Kronen Zeitung dans laquelle paraît son roman feuilleton. Le sujet de ce dernier, un chercheur d'or qui se fait adopter par une tribu indienne, nous transmet déjà le tempérament décalé de son auteur. Mais Wilhelm est ambitieux et parvient à se faire engager par la Neue Freie Presse, le plus important quotidien autrichien de l'époque à laquelle collabore également en tant qu'éditorialiste Stefan Zweig.


Wilhelm se donne corps et âme à son travail de journaliste jusqu'au jour où il fait la connaissance d'Almah Khan, la fille d'un brillant chirurgien. Au fil de leurs rencontres dans les soirées viennoises, Wilhelm s'attachera de plus en plus à cette femme à la beauté de sylphide et pleine de vie. Cependant, un doute le submerge lorsqu'il songe à lui faire part de ses sentiments. Bien qu'il soit brillant, Wilhelm craint ne pas faire le poids face à Heinrich Heppner, homme d'affaires richissime qui ne cache pas son dévolu sur la jeune Almah.


Bien sûr, Almah a fait son choix : depuis leur rencontre, Wilhelm fait partie intégrante de son univers et c'est avec beaucoup de fierté qu'elle acceptera de devenir Mme Rosenheck. Mais vous pouvez vous en douter, leur bonheur viennois sera de courte durée. Après la naissance de leur première enfant, Frederick, ils assisteront incrédules et impuissants à la venue du totalitarisme en Europe et n'auront plus d'autre choix que de se chercher un avenir ailleurs, comme d'innombrables d'autres juifs autrichiens et autres persécutés du régime nazi. Les Rosenheck parviendront à rejoindre la Suisse et ensuite le Portugal avant d'embarquer à bord du Serpa Pinto qui les mènera jusqu'à l'impressionnante Ellis Island.




Public domain. https://commons.wikimedia.orG/wiki/File:StateLibQld_1_170591_Serpa_Pinto_(ship).jpg

Source originale : State Library of Queensland : https://hdl.handle.net/10462/deriv/105694


Le rêve de Wilhelm et Almah était de pouvoir rester sur le sol américain mais les visas dont ils disposent n'étant "pas en règle", ils devront choisir entre retourner en Autriche


ou partir pour la République Dominicaine, où le dictateur Trujillo promet 100 000 visas aux juifs d'Europe.

Ils finiront ainsi par s'installer dans le village de Sosùa et tenteront de s'y réinventer avec les petits moyens du bord et grâce à leur ténacité. Non sans oublier leurs rêves.


Mais je m'arrête ici car je me surprends à relire certains passages et je ne voudrais pas gâcher le plaisir des futurs lecteurs des Déracinés en dévoilant les mystères de ce couple si soudé. Je me contenterai juste d'ajouter que nous ferons également la connaissance de Ruth, la fille cadette d'Almah et Wilhelm et ce, suffisamment pour parvenir à nous projeter dans la suite de son histoire.


Comme je l'ai déjà souligné, l'une des richesses de cet ouvrage, comme dans le cas du roman de Dalembert, est la démarche de son auteure. Tout comme l'auteur haïtien, Catherine Bardon a été capable de redonner vie à un parcours personnel en l'associant à une démarche journalistique. En nous restituant le fruit de ses recherches dans les archives de la presse dominicaine, elle nous donne l'occasion de revivre, au fil des pages de ce roman, certains événements historiques majeurs de cette époque.


Si tout comme moi, vous souhaitez découvrir une aventure humaine profonde, enrichissante et touchante grâce à la présence d'un homme et d'une femme aux personnalités attachantes, alors n'hésitez pas à vous procurer ce roman qui vous permettra, le temps de sa lecture à vous évader sur les plages de la République Dominicaine.



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