• La pile à lire

Les Optimistes de Rebecca Makkai : une plongée dans les ravages du sida.

Mis à jour : 15 sept. 2020

Editions les Escales, 2020, 560 p.


Avec ce deuxième roman que je découvre chez les éditions les Escales, je vous propose de poursuivre notre voyage littéraire dans le Chicago des années 80 avec les Optimistes de Rebecca Makkai, auteure de fictions vivant à Chicago et née en 1978.


J'ai particulièrement apprécié ce roman qui dépeint de manière sensible et intelligente les épreuves d'un groupe d'amis lors des débuts de l'apparition du sida dans les années 80. Il s'agit également d'un magnifique hommage rendu aux peintres français de l'entre deux-guerres.


Second roman de Rebecca Makkai à être publié en français après Les Chapardeuses (Gallimard, 2012), Les Optimistes nous plonge dans le Chicago des années quatre-vingts avec Yale Tishman et Fiona Marcus comme personnages de premier plan.


Il nous relate, d’une part, le combat que devront mener Yale et ses proches face à la menace que représente le sida à partir de 1985 et d’autre part, celui entrepris par Fiona partie à Paris en 2015, à la recherche de sa fille Claire, dont elle n’a plus de nouvelles depuis quelques temps.


Lauréat de la Andrew Carnegie Medal et finaliste du National Book Award ainsi que du prix Pullitzer, j’avais hâte de pouvoir enfin découvrir l’un des premiers ouvrages de fiction à nous restituer les étapes marquantes suivant l’apparition du sida aux Etats-Unis, il y a déjà cela plus de quarante ans. Je remercie donc infiniment les éditions Les Escales ainsi que Netgalley France grâce auxquels j’ai pu découvrir ce roman impressionnant par son approche et l’admirable travail entrepris par une auteure audacieuse qui nous fait revivre l’un épisode des plus marquants de nos sociétés occidentales.




Le roman commence par une scène décrivant l’adieu de Yale, de son compagnon et de leurs amis proches, à Nico Marcus, le frère de Fiona, récemment décédé du sida. Ses amis se sont rassemblés lors d’une fête lui rendant un dernier hommage chez le photographe Richard Campo, le lendemain de la cérémonie religieuse organisée par la famille du défunt et qu’ils auraient grandement préféré ignorer, les parents de Nico n’ayant jamais réellement accepté le fait que leur fils soit homosexuel.

Après avoir englouti quelques Cuba-Libre, Yale décide de s’isoler un moment à l’étage mais lorsqu’il redescend retrouver les autres, il se rend compte qu’il est désormais seul dans la grande maison de Richard. Persuadé que la police est passée par là pour les empêcher de se réunir ou pire, qu’une attaque nucléaire vient d’avoir lieu, Yale tentera de reprendre ses esprits vaille que vaille dans les rues qui le mèneront à l’appartement de Charlie, situé dans le quartier de Boystown.


Rebecca Makkai nous donne le ton avec ce premier chapitre : elle parvient à nous distiller une tension particulière vacillant entre nostalgie et une inquiétude plus profonde, le décès de Nico n’étant que le prélude à une hécatombe implacable pour Yale et son entourage. Elle parvient également habilement à nous replonger dans cette ambiance propre aux années quatre-vingt grâce à de petites anecdotes : l’adieu émouvant par la diffusion de « America » de Simon et Garfunkel, le visionnage des diapositives de Nico enfant ou la récente réélection de Ronald Reagan. Le décor est installé, nous faisons partie de l’univers de Yale et sommes assis dans un des fauteuils vintages du salon calfeutré de Richard Campo, en train de siroter un Cuba Libre, observant attentivement parmi les mines de joie forcée des autres invités, cette lueur propre au regard des personnes transmettant leurs dernières pensées à un être cher.


Nous faisons en suite un saut d’une trentaine d’années en compagnie de Fiona, qui rejoint la France par avion pour retrouver sa fille Claire. Celle-ci a disparu en compagnie d’un certain Kurt, proche d’une secte nommée Hosanna. Pas de quoi la rassurer sur l’issue de son voyage. Elle y retrouvera Cecily Pearce, la mère de Kurt et ancienne collègue de Yale. La tension monte d’un cran, nous entraînant dans une deuxième intrigue en plein cœur de Paris où nous retrouvons également Richard, âgé de plus de quatre-vingts ans. Il faut avouer que si ce changement peut à priori paraître déstabilisant, les références au passé de Fiona auront l’avantage d’apporter un éclairage supplémentaire et plus contemporain sur les épreuves traversées par les amis de son frère et que, si elle ne fut pas contaminée par le virus du sida, survivre à la mort des autres aura sans nul doute fait d’elle une victime indirecte.


D’une génération à l’autre


Au départ, l’idée de Rebecca Makkai était de consacrer un roman aux modèles des artistes peintres qui connurent la renommée après la première guerre mondiale, il n’est donc pas étonnant que les Optimistes s’attarde sur un troisième personnage des plus attachants : Nora Marcus, la grand-tante de Nico et Fiona. Elle permet de prolonger à merveille le lien qui unissait Yale et Nico car n’était-ce pas cette précieuse passion qu’ils partageaient l’un et l’autre pour l’art, Nico pour le dessin et Yale pour les expositions et les galeries, qui les avait rapprochés alors que Charlie et Terrence, leurs compagnons respectifs ne s’y intéressent guère.

La rencontre de Yale avec Nora, alors qu’il essaie de trouver des donateurs pour la galerie de l’université de Northwestern nous offre une intrigue supplémentaire. Avec l’aide de Cecily Pearce, il se donnera corps et âme afin de prouver l’authenticité des œuvres en possession de Nora. Au fil des rendez-vous qui auront lieu dans le Wisconsin, s’échangeront des confidences qui nous feront revivre le Paris des années 1920 en compagnie de peintres tels que Amadeo Modigliani, Chaïm Soutine, Jules Pascin, Ranko Novak ou encore Tsugouharu Foujita, connus comme ayant fait partie de l’Ecole de Paris et ayant fréquenté la Ruche dans le cas de Modgliani et de Soutine.

Bien qu’il s’agisse avant tout d’une œuvre de fiction, j’ai particulièrement apprécié le ton sobre utilisé par l’auteure, pour nous dépeindre les souffrances liées aux VIH. J’aurais sans doute apprécié qu’elle aille au-delà de la seule mention faite à l’AZT, l’un des premiers traitements antirétroviraux disponibles en 1985, mais elle a choisi de concentrer ses recherches sur les témoignages des survivants et les combats qu’ils menèrent pour accéder aux soins. Le personnage de Yale incarne ainsi dignement le portrait d’un homme perdant au fil des ans ses plus proches amis sans se transformer pour autant en un héros au seul service d’une organisation défendant le droit des gays séropositifs. Yale représente bien plus qu’un homosexuel atteint du sida avec ce que cela aurait pu entraîner comme généralités sur la cause : il mène seul son combat, en s’appuyant sur Fiona, se distancie de Charlie et essaye de reconstruire sa vie sentimentale. Et bien qu’il s’engage lors d’une manifestation organisée par Act up, il se fera conseiller par son médecin traitant lorsqu’il devra à son tour entamer les difficiles démarches qui lui permettront d’obtenir son traitement.



Au vu de l’immense travail de recherche accompli par Rebbecca Makkai, dont l’identité de femme hétéro séronégative a pu être considéré par certains comme un frein pour le thème qu’elle a choisi d’illustrer sur près de 560 pages, je ne peux que vous recommander de vous lancer dans la lecture des Optimistes. Elle a su brillamment allier les combats menés et les échecs subis par un groupe d’amis aux personnalités bien distinctes depuis l’émergence de l’épidémie, en nous restituant le climat politique de l’époque, à un récit plus intime et touchant : celui d’un homme qui parvient, en partageant les souvenirs d’une femme ayant connu la première guerre mondiale, à se projeter dans son avenir incertain de telle façon qu’à son tour, il espère pouvoir devenir le relais témoin de sa génération perdue.

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