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Les lettres d'Esther de Cécile Pivot : correspondance au cœur de l'atelier.

Mis à jour : 8 déc. 2020

Calmaan-Levy, 2020, 320 pages.




Avec les Lettres d’Esther, Cécile Pivot nous emmène le temps de seize chapitres dans le quotidien de personnages aux parcours chamboulés réunis à l'occasion d’un atelier d’écriture. Cet atelier organisé par Esther Urbain est assez particulier : ses participants ne se rencontrent qu’une seule fois et il ne vise pas à développer leur talent d’écrivain. Aucune méthode ne sera développée en vue de déballer les astuces destinées à exploiter leur génie imaginaire et littéraire. Esther envisage plutôt son atelier comme un espace d’échanges entre différentes personnes autour d’une correspondance épistolaire. Par son intermédiaire, chacune d’elles devra mettre en forme son histoire, ses pensées et ses émotions.


A l’origine de leurs mots


Suite à la parution de son annonce dans quelques journaux, Esther hésite. Envahie par le doute, des questions émergent. Dispose-t-elle d’assez de légitimité en tant que libraire et documentaliste pour s’engager dans une telle aventure ? Sa passion pour l’univers de la correspondance cultivée grâce à son père sera-t-elle un gage suffisant de professionnalisme ? Ne risque-t-elle pas, en outre, d’attirer des personnes en manque de compagnie, sans la moindre envie de communiquer ou incapable d’écouter la parole de l’autre ?


Parmi les candidats, notre libraire en choisit quelques uns parmi la petite vingtaine qui se manifeste : Nicolas et Juliette Esthover, un couple menacé de rupture suite à la dépression post-partum de cette dernière ; Jean Beaumont, brillant homme d’affaires passionnés de voyages ; Jeanne Dupuis, ancienne professeure de piano préoccupée par la cause animale et les nouveaux projets immobiliers menaçant son petit coin de paradis. Et, enfin, un certain Samuel Dijan, en rupture scolaire et marqué par la perte de son frère.


Après leur unique rencontre dans un lieu branché parisien, Esther communiquera à chacun des membres de son équipe ce qu’elle attend d’eux : se choisir deux correspondants en veillant à inclure dans leur première missive leur réponse à la question : « Contre quoi vous défendez-vous » ? Cet exercice introductif lui permettra d'évaluer si ses participants sont prêts à se livrer sans fard ou s'ils préfèrent se retrancher derrière une kyrielle de banalités sans aucun intérêt.



Des impasses à la vivacité des échanges


Face à la manière dont Esther conçoit un atelier d’écriture, il y a de quoi être perplexe et dubitatif. En quoi cette trame constituée des lettres et autres courriels partagés selon des consignes à la nature parfois arbitraire pouvait-elle parvenir à capter l’attention du lecteur ?


Plusieurs éléments.


Tout d’abord, l’originalité du procédé narratif : nous sommes littéralement immergés dans l’intimité de personnes inconnues grâce à la restitution de leur correspondance. A ces échanges auxquels nous assistons presque comme des voyeurs, s’insère un texte décliné à la troisième personne qui offre au roman une approche plus distanciée voire rétrospective. Les confessions privées alternent avec un récit les mettant en abîme de manière à contraster l'instantanéité de la parole écrite au rythme plus lent de l'observation.



En deuxième lieu, la personnalité voire la psychologie des correspondants est habilement mise en exergue. L’évolution des rapports entre des personnes qui se seraient certainement ignorées sans l’atelier d’Esther constitue un atout de premier plan. Certes, les profils peuvent, au départ, paraître caricaturaux mais le processus d’écriture qu’ils entament nous dévoilent peu à peu leur complexité. Les certitudes cèdent ainsi la place au doute et au questionnement. Jusqu'à faire preuve de la capacité à appréhender leur avenir à l’aune de nouveaux regards sur leur parcours.


Ensuite, je soulignerais les thématiques abordées : la peur grandissante face à la place de plus en plus envahissante des technologies et des opinions divergentes qu’elle engendre selon les générations. Il y a également celle qui peut nous paralyser face à la perte d’un proche ou la dépression post-partum qui suit la naissance d’un enfant. Le thème de la parentalité est ainsi bien illustré par l'auteure qui se penche sur les deux extrémités verticales de la transmission: qu’ai-je reçu en héritage et qu’ai-je à transmettre?


Enfin, il est difficile de ne pas se prendre d’une sympathie particulière pour Samuel ou de s'émouvoir face au personnage d'Esther. Si, en tant qu'initiatrice de l'expérience, elle cherche à offrir à son public un lieu de parole, il devient évident qu'elle fait partie tout autant de l'offre que de la demande. Au fil du roman, il apparaît également qu'elle partage quelques points communs avec le jeune homme. Enfermé dans un mal être qui le ronge depuis la disparition de son frère, il ne semble pas véritablement enjoué à l’idée d’intégrer l’atelier d’Esther. Mais après quelques échanges, notamment avec Jeanne, il acceptera de s'éveiller à d’autres univers. Semblables à de nouvelles portes entrouvertes, ils lui donneront le courage d’apprivoiser son épreuve. Après avoir franchi l'une d’entre elles, il souhaitera s'envoler pour le Japon où se trouve une mystérieuse cabine téléphonique. Comme une sorte de quête spirituelle, il entame un voyage autant physique qu’intérieur en vue de se transformer.


Les lettres d’Esther est un roman déconcertant, mettant en scène les différentes facettes de la psyché humaine. Se voulant tour à tour incisifs, troublants ou baignés d’une grande tendresse, le ton et l’esprit du livre nous distillent des tranches de vie multiples et contrastées. Axé autour de la volonté de partage de soi et de découverte de l’autre, il nous offre un regard assez juste sur place de la correspondance écrite et digitale sans pour autant les opposer de façon arbitraire.




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